Différences entre versions de « *Thrae* »

De Atsamiki
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Version du 4 mai 2021 à 13:47

Histoire et débuts en Atsami d'Elyra et Gwaïhir.

Gwaïhir : "*Je* suis l'Air."

Thric mjekrix - Libre

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Le silence envahi d’un coup la plaine. Entre les collines, les derniers rayons du soleil couchent deux ombres immenses sur le sol. Deux créatures. Qui s’observent. Imposantes et terrifiantes. Causes du silence alentour. De la peur ancrée dans tous les animaux.

Deux dragons.

L’un fait un pas en avant, sa tête sinuant en l'air de manière hypnotique. Brisant le premier ce moment de vide. Dans ses beaux yeux noirs brille une étrange lueur. Surprise. Envie. Instinct. Son corps écailleux d’un vert sombre bouge avec grâce et puissance. Autant de beauté dans un pas. Un simple pas. Puis il s’arrête.

Le deuxième dragon est encore plus grand. C’est une femelle, au corps d’argent lisse et fuselé. Elle plonge ses yeux de la couleur d’un ciel sans nuage dans ceux du mâle. Tend son long cou pour effleurer délicatement son museau. Cherchant des réponses. Un certain réconfort. Puis, pas à pas, s’approche.

Confiance.

Les deux créatures se tournent autour, se flairent l’une l’autre. Le soleil disparaît derrière le paysage, laissant place à un ciel coloré de noir. Dans le crépuscule, les monstres s'agitent. Leurs pas de géants font trembler le sol, se terrer un peu plus tous les animaux environnants. Seuls sur terre, les dragons continuent leur danse muette. Lente. Magnifique. Une danse vieille comme le monde. Ancrée dans toutes les mémoires.

Le dragon vert mordille le cou de la femelle. Effleure son flanc. Invitation. Elle gémit doucement. Il l’observe, la frôle. Lentement. Longuement. Les yeux brillant de désir. Elle se serre, se frotte. Lui lèche le museau avec affection. Offrande.

Des oiseaux s’envolent, effrayés. Un râle profond s’étend sur la plaine alors qu’entre deux collines se poursuit la danse sans fin des créatures. La danse de la vie.

I

Au départ, il n’y avait rien.

Le Néant.

Puis apparut la Conscience. Quand exactement ? Je l’ignore. Peut-être au moment où j’ouvris les yeux. Au moment où j’ai vu pour la première fois…

Ou plus tard peut-être. Quand j’ai compris les différences. Quand j’ai compris Moi. Quand j’ai compris l’Autour.

Moi, d’abord. Moi, c’est tout ce que je peux bouger. Moi, c’est tout ce que je commande. Tous ces petits bouts de viande, d’écailles, de griffes, dont je peux faire ce que je veux, quand je veux, comme je veux. Moi, c’est un corps et des pensées. Les pensées guident le corps. Le corps obéit aux pensées.

Et puis, il y a le reste. L’Autour. Ce qui ne m’appartient pas. Ce qui n’est pas Moi. Ce qui est dirigé par des choses bien au-dessus de Moi. Bien au-dessus de mes connaissances. Bien au-dessus de mon imagination. L’Autour. Un univers étroit. Noir. Lisse et doux. Un univers clôt. Qui m’entoure. Rassurant.

Moi, dans un Autour. Je peux bouger, tourner, gigoter. Et penser. Je prends conscience de vivre. J’aime ça.

II

Je vivais, jusqu’à un jour. Celui du drame. Enfin, c’est ce que je pensais, avant de voir…

Le jour de la fin de mon Autour. Le jour où un trait l’a percé. Un trait brûlant, zigzagant sur le flan de mon univers. Un trait qui tranche avec tout ce que je connais. Je prends peur. Je m’agite. Et le trait grandit. Et c’est tout mon univers qui vole en éclats. Et dans un hurlement, j’ai l’impression de disparaître moi aussi.

Et la brûlure. Des traits ardents me brûlent les yeux, les transperçant jusqu’à l’arrière de ma tête. Je gémis en m’effondrant. J’ai mal, si mal. ! Et froid ! Si froid ! Sensation inconnue jusque-là qui me mord désormais le corps.

Et finalement, tout s’arrête. Le froid quitte peu à peu Moi, les traits libèrent mes yeux, jusqu’à ce que je puisse les ouvrir. La douleur, jaillie au fond de mon crâne, s’estompe petit à petit. Et là, c’est la surprise. Je vis encore. Je crois. Je vois. Il y a un Autour beaucoup plus grand qui contient l’Autour que je connaissais ! Un Autour qui semble infini ! Envahi de ces traits brûlants. « Kear. » Le mot me vient de suite à l’esprit. Par instinct. « Kear. » La Lumière.

« Kear, kear… » Je passe et repasse ce mot dans ma tête, en emplissant mes yeux du phénomène. Complètement opposé à ce qu’il y avait dans MON Autour. « Sjach. » Ombre. Ombre et Lumière, deux contraires. Moi qui ne croyais qu’il n’y avait rien d’autre que l’ombre… J’ouvre plus grand les yeux. Je veux voir plus. Plus que l’ombre, plus que la lumière. J’observe.

Un Autour au sol doux, vert et infini. Un Autour au Dessus lointain, bleu et infini. Un Autour avec d’autres choses, inconnues, immenses et infinies.

Je me lève en tremblant sur ce Moi fragile. Tourne la tête pour voir. J’ai peur. Mais en même temps… un sentiment d’excitation a envahi tout mon être. Curiosité. Désir de découvrir. D’avancer. D’aller plus loin.

Au-dessus de moi, des lignes. Un long trait droit. Un rond. Une foule de mots vole dans ma tête. Disparait. L'image reste. Un long trait droit. Un rond. Je ne sais pas.

J’aperçois mon Ancien Autour à mes pattes. Ou plutôt, ce qu’il en reste. Il est tellement différent d’avant. Un liquide visqueux s’étale par terre, s’enfui. Mon Autour a changé. Brisé, s’il est d’un côté tout noir, tout lisse, tout doux, il est de l’autre rugueux et de couleur verte, marbrée d’argent. Je pose mon nez dessus… et ça casse à nouveau ! Je fais un bond, apeuré, et m’effondre sur mon arrière-train.

Puis me ressaisit. Oublie cet Ancien Autour, finalement fragile et sans plus la moindre importance, pour me consacrer au nouveau qui s’étale sous mes yeux ébahis.

Et je commence à marcher. L’instinct me guide. Lever la patte. L’avancer. La poser. Et recommencer. Et tenir ! Je tombe à nouveau. Mes faibles pattes plient sous mon poids. Je me lamente désespérément. J’en ai assez ! Et en plus, je me suis écorché le museau ! En boule, les pattes emmêlées, coincées sous mon poids, je hurle ma rage et mon désespoir à l’Autour. Mes cris déchirent longtemps le silence environnant, mais personne ne me répond.

Finalement, je reprends courage. Sors de ma situation inutile. Et, lentement, je recommence, lentement, mes maigres tentatives, lentement. Lever. Poser. Tenir. Tenir ! Je tombe. Me relève. Essaie à nouveau. Et petit à petit, les mouvements s’enchaînent. Un pas. Un autre. Encore et encore. Le temps passe. J’ignore la fatigue. Et mes pattes deviennent de plus en plus assurées. Jusqu’à ce que je puisse m’éloigner de mon ancien Autour. Découvrir ce nouvel univers.

Un dernier regard derrière moi. Mon Ancien Autour, brisé. Un trait. Un rond. J’avance.

Prends de l’assurance. M’éloigne en trottinant… et tout à coup, mes pattes battent dans le Rien ! Et je chute. Plus longtemps que d’habitude. Puis c’est le choc. Cruel. Un glapissement de douleur qui m’échappe sème la terreur aux alentours.

Quand le mal disparaît, j’ouvre les yeux. Regarde. Essaie de comprendre. Je me relève, les pattes un peu douloureuses. Je renifle l’air, sens l’odeur de mon ancien Autour pour me repérer, j’avance pour la suivre… et mon museau se fait sauvagement attaquer ! Je m’assois avec un piaulement et me frotte le bout du nez avec la patte. Mais que m’est-il arrivé ?

J’observe. Il me faut un long moment pour arriver à comprendre. Je tourne la tête, regarde en l’air. Dans l’Autour, il y a le Sol, et il y a le Rien. Et des fois, le Rien, le même qui est au dessus de ma tête, est au milieu du Sol, sous mes pattes. De même, le Sol se trouve parfois au milieu du Rien, empilé en tas énormes. Je suis tombé dans le Rien. Et à présent, le Sol s’entasse devant moi. En un tas contre lequel a frappé mon petit museau.

Je ronronne de plaisir. Je suis fier d’avoir compris l’un des fonctionnements de l’Autour. Je sais désormais que je dois me méfier. Regarder où je pose mes pattes. Pour ne pas tomber une nouvelle fois dans le Rien.

Satisfait, je reprends mon exploration. Impossible à présent de retourner à mon ancien Autour. Une seule solution : avancer ! Toujours plus loin.

III

Les pattes commencent à me brûler. J’ai beaucoup marché. Loin, dans cet Autour splendide. Toujours aussi infini. J’ai plusieurs fois failli tomber à nouveau dans le Rien. Caché sous terre, il s’est plusieurs fois retrouvé juste au bord de mes griffes. A chaque fois, j’ai frémi en songeant à la chute que je venais de frôler. Et petit à petit, j’ai appris à distinguer le Rien, et à l’éviter.

J’ai découvert que le Sol n’était pas plat. Cette découverte s’est faite après un grand nombre de roulés-boulés douloureux et effrayants. C’est fou, ce que cet Autour est cruel et sauvage, par rapport à mon ancien univers si protecteur, si étroit, si chaud, si doux…

Mais cet Autour ci a lui également des merveilles à me montrer. Des couleurs lumineuses, des caresses-en-tapis-sur-le-Sol, ce que l’on appelle l’herbe, une boule de lumière, le Soleil, des odeurs attirantes…

D’ailleurs, une odeur titille en ce moment mes narines. Elle vient des petites-boules-toutes-douces qui sont devant moi. Je penche la tête, surpris, pour mieux les observer. Elles sont en mouvement, et leur odeur… Hum… Leur odeur réveille mon estomac et fait inconsciemment couler la salive dans ma gueule. Je m’approche, et les créatures s’éloignent et… Je pousse un cri d’avertissement. Trop tard ! Les petites-boules-toutes-douces sont tombées dans le Rien du Sol. Je reste longtemps totalement figé, encore effrayé de ce que je viens de voir, en oubliant même mon ventre… Quand soudain, un mouvement attire mes yeux. Je reste complètement bouleversé : une petite-boule-toute-douce vient de sortir du Rien !

Ignorant ma peur, je me précipite pour comprendre cet étrange spectacle. La créature a à nouveau disparu. J’analyse l’endroit. C’est bien du Rien, du Rien qui s’étale sur le Sol. Mais du Rien pas dangereux. Du Rien ou l’on peut se cacher ! Je retiens la leçon et mémorise l’endroit. Pour savoir, plus tard, différencier le Rien-dangereux du Rien-où-l’on-peut-se-cacher.

Dernière leçon de la journée. La fatigue s’impose dans tout mon être brutalement. Toujours devant le Rien, je me roule en boule. Fermant doucement les paupières, qui dissimulent peu à peu l’Autour. Il y a encore trop de choses inconnues. Je veux tout voir, tout, tout. Un bâillement m’amène vers d’autres pensées. Fermant la gueule, je coince mon museau entre mes pattes et laisse le sommeil m’emporter. Juste pour un petit dodo…


Quand j’ouvre les yeux, il fait ombre. La même ombre que dans mon ancien Autour. Je tremble, inquiet. Où suis-je ? Je cherche à me lever, pour retrouver cet Autour plein de lumière, mais une petite voix dans mon esprit me pousse à rester en place. Me rendormir. Rien d’inquiétant. Tout est normal. J’hésite, avant de finalement refermer mes paupières. Avoir confiance.

Effectivement, la deuxième fois que je m’éveille, c’est toujours dans l’Autour lumineux que je me trouve. A la même place. Je pousse un soupir de soulagement. Une idée nouvelle est dans ma tête. « Kear, thurkear. » Jour, nuit. Jour de lumière, nuit d’ombre. Alternance. Mon instinct me souffle que j’ai raison. Je suis satisfait.

Le Rien-où-l’on-peut-se-cacher est là, sous mes yeux. J’y devine la créature d’hier tout au fond. Mais quelle était cette bête ? Curieux, je me tapis à l’entrée du Rien, me tasse, me fais le plus petit possible. J’attends. De longues minutes passent. Je reste là longtemps. Jusqu’à ce qu’une petite-boule-toute-douce en sorte. Vif, je lance ma patte sur elle. Elle couine. Bouge. Me chatouille la patte. Lorsque j’écarte un peu mes griffes, elle court vers le Rien. Je la rattrape. La ramène à moi. Elle gémit. Je ronronne, amusé. Me sers d’une griffe pour la retourner. La petite-boule-toute-douce se tortille, se remet sur ses petites pattes à elle. Et fonce encore vers le Rien. Je ronronne de plus belle, sautille sur place, attrape un morceau qui dépasse du bout des crocs. Frénétiquement, la créature s’agite, siffle de colère. Je la place sous mon nez, elle s’éloigne, je saute devant elle, l’empêche de passer. Elle crie, couine, bondit d’un côté et de l’autre. Je sautille pareillement devant elle, lui bouchant le passage. Au moment où elle siffle plus fort en montrant ses dents minuscules, j’allonge mon cou pour la rabrouer d’un brutal coup de museau. Et d’un autre. Son dernier sifflement me met hors de moi. Je frappe la créature de la patte, pour la faire taire. Cela fonctionne. Le silence est beaucoup plus doux à mes oreilles.

Je me remets en position accroupie, prêt à sautiller encore une fois devant la petite-boule-toute-douce. Mais maintenant, elle n’essaie plus de rentrer dans le Rien, immobile. Dépité, je gémis doucement. Triste. Le jeu est fini. Je me sens seul. Heureusement, je vois quelque chose qui se secoue derrière moi. Je me retourne brusquement. La chose a disparu. Tassé au sol, comme invisible, je guette son retour. Un mouvement, à la limite de mon regard. Cette fois, je préfère rester patient. Je suis des yeux les gestes lents de la chose, plante mes griffes dans le sol, prépare mes muscles. Et bondit sur la chose, enfonçant mes griffes dedans. En même temps, une douleur m’assaillit dans l’arrière train. Je lâche la chose, redresse la tête, furieux. Plus rien. Juste cette chose qui bouge toujours, me narguant. Je bondis, elle s’échappe, je la poursuis.

Longtemps, je cours après elle, tournant en rond sur place, rendu presque fou de mon impuissance. Puis je finis par m’arrêter, épuisé. Tant pis. Mon estomac se tord sur le vide. Faim. Nouvelle sensation. Je me dirige vers la petite-boule-toute-douce, me rappelant l’appétit qu’elle avait éveillé hier chez moi. Elle ne bouge plus, n’a pas bougé depuis tout à l’heure. Je la pousse du museau. Toujours aucun mouvement. Je pose mes griffes dessus, la presse, tentant d’obtenir un geste. Plus fort. Curieusement, je sens mes griffes passer à travers le corps chaud. La créature ne bouge toujours pas. Je la renifle. Une petite tâche liquide perle sur son corps. L’odeur est affamante. Sans savoir pourquoi, je lèche. Le goût est délicieux. Je mords à présent, arrache un morceau de viande, l’avale. Cela apaise mon ventre. Je poursuis mon repas avec entrain.

Je me lèche les babines. « Iejir. » Le sang. Le goût du sang ! Je découvre avec délice la nourriture, les proies. « Achthend. »

Je viens d’attraper et dévorer ma première proie. Je découvrirai plus tard qu’il s’agissait d’un simple coup de chance. Mais sur le moment, aucune pensée négative n’est en moi. Je suis heureux. Je mange. Je vis. Et c’est bon !

IV

La Lune éclaire le paysage de sa douce lumière d’argent. C’est une Lune entière, la deuxième depuis ma naissance. J’ai appris beaucoup de choses, depuis. Mon cerveau, mon esprit, ont grandi.

Je sais désormais que l’Autour s’appelle Monde. Atsami. C’est un mot qui est souvent dans ma tête, venu de je-ne-sais-où, signifiant je-ne-sais-quoi. J’ai fini par l’associer à Monde.

Je sais que mon Ancien Autour était un œuf. Que le Rien au-dessus de moi est l’Air, « thrae », celui sous mes pattes, trou. Quand il y en a beaucoup, cela s’appelle vide.

Et les créatures, mes proies… Les petites-boules-toutes-douces sont des marmottes. Marmottes, lapins, oiseaux… Tant de proies ! Pour combler la faim. Pour que je vive. J’ai appris à les chasser. J’ai appris à faire taire le bruit de mes pas, le frottement de mes écailles, à faire taire mon souffle qui alerte si facilement la moindre de ces proies. J’ai appris à ouvrir les yeux. J’ai appris à entendre. J’ai appris à patienter longtemps, très longtemps. J’ai appris à me placer contre le vent pour dissimuler jusqu’à mon odeur. Attendre. Voir. Sentir. Bondir. Tuer. « Svent ! » Tuer ! Vif. Souple. Rapide. J’ai découvert le plaisir de la traque, la joie de tuer et de faire couler le sang…

J’ai découvert ma longue queue, à force de courir après. J’ai pourtant continué à la poursuivre, découvrant par là le jeu.

J’ai découvert « hesjing », l’Eau, ce sol-d’argent-sur-lequel-on-ne-peut-marcher. L’Eau courante et fuyante, bruyante et glacée.

Et surtout, j’ai découvert Moi. Je me suis découvert dans le reflet de l’Eau. Cet autre, qui était Moi. Moi, de la pointe du museau au bout de la queue, en passant par mes ailes fragiles. « Darastrix ». Dragon. Moi, avec la mémoire millénaire de tous les Dragons qui m’ont précédé. Mon corps fin, mais déjà puissant, machine à tuer. Mon corps armure, recouvert d’écailles d’un splendide vert lumineux, ainsi que d’écailles d’argent comme l’Eau. Mon corps, aux griffes et aux crocs si blancs, aux yeux si noirs. Je sais que je détiens en moi la sagesse et les connaissances mêlées des Dragons Verts et des Dragons d’Argent.

Je suis un Dragon. Je suis un être unique. J’ai pris le nom que me soufflait le vent. Celui qu’il me souffle encore chaque jour en frôlant mes oreilles, l’accompagnant de promesses d’un avenir semblable à lui. Sauvage.

« *Thrae*. » Je suis l’air. Je suis le Vent.

Libre et changeant. Doux et puissant. Invisible et mystérieux. Brise rafraîchissante et rafale dévastatrice. Brise timide et rafale furieuse. Esprit de Liberté.

Je suis Gwaïhir.

Munthrek dartak – La haine des Hommes

I

Je me lève et balaie d’un coup de tête les branches qui s’accumulent devant mon museau. Et je revoie la chose curieuse tombée du ciel la veille. L’étrange matière blanche et glacée qui recouvre tout, sol, arbres, rivières et montagnes. J’y plonge une patte en frissonnant. C’est vraiment trop froid, mais je n’ai pas le choix si je désire sortir de mon nid de buissons. Mon souffle forme de la fumée dans l’air. Je m’échappe en trottinant, mes pattes s’enfonçant dans la matière molle, pour essayer de me réchauffer. Comment s’appelle cette chose étrange, je l’ignore encore, mais je sais que son nom me viendra, soufflé par la mémoire collective de mes ancêtres. En attendant, il me faut trouver de quoi me nourrir. Mais malheureusement, ce truc gelé ne dégoûte pas que moi, et toutes les créatures vivantes semblent avoir fui les lieux.

Je songe avec mélancolie à l’hiver précédent. Mon premier hiver. Celui au cours duquel j’étais suffisamment descendu des montagnes pour ne pas avoir à faire à cette matière gelée, cette… Neige. Voilà le mot ! A cette foutue maudite neige qui glace les os et fait disparaître les proies ! J’ai vraiment eu de la chance de l’éviter l’an précédent… Tout petit, je n’aurai pas su survivre aux grands froids. Ceux que j’avais connus étaient mordants, certes, mais pas autant que ceux-là.

Assez disserté, il est temps de chasser. Je me rappelle mentalement à l’ordre. J’ai beau me dire inlassablement qu’avec maintenant un été et deux hivers d’âge, je suis assez grand pour savoir consacrer mon énergie aux priorités : survivre, plutôt que de m’amuser inutilement sans cesse, cela ne marche pas. Même si j’ai grandi, j’en reste quand même un dragonnet, un petit dragonnet qui aimerait plus se rouler en boule en attendant le réconfort plutôt que de se fatiguer pour survivre.

Un éclair roux à une centaine de mètres. Je mobilise toute mon énergie dans mes pattes pour courir de mon mieux. L’éclair est un renard. Une proie acceptable par ce temps. Il y a déjà bien longtemps que mon estomac ne sait plus se contenter de marmottes. Un renard, c’est un bien bref repas, mais quand on n’a rien mangé depuis deux jours, c’est un festin ! Je cours jusqu’à poser mes pattes dans les empreintes de l’animal. Point positif de la neige, on peut tout suivre à la trace dessus. Mais ça ralentit, ça fatigue de marcher dedans, et le froid me prend à la gorge, et je suis bientôt contraint de m’arrêter lorsque mes poumons commencent à se ventiler avec difficulté. Loin déjà devant moi, le renard se sauve jusqu’à disparaître. Plus de repas.

- Darastrix ariejir ! Par le sang des Dragons ! Malsvir baeshra *loreat* mrith iejir! Puisses- tu crever dans d’atroces souffrances, sale bête ! Et la neige avec toi par la même occasion ! 

Je tourne en sautillant et hurlant dans le vide. Cela m’apaise, mais ne calme pas le moins du monde mon estomac. Il fait toujours aussi froid. Il fait toujours aussi faim. Il fait toujours aussi seul.

Des pensées sombres plein la tête, je reprends ma marche fatiguée pour essayer de dénicher une proie inexistante…


- Chut !

J’ordonne à mon estomac de cesser de geindre, avec un grognement agacé. C’est décidé, je hais l’hiver. J’exècre l’hiver. Surtout la neige. Saleté froide, gelée, glacée, frigorifiée ! Complètement inutile ! Méprisable ! Pourrie !

Je traîne ma pauvre carcasse affamée jusqu’à un semblant de buisson. Là, je me débrouille pour me hisser sur la verdure le plus possible hors de portée de la malédiction blanche. Ça pique, c’est inconfortable, mais c’est sec. Je souffle doucement sur mes pattes écorchées et brûlées par le froid. En plus, on ne peut même pas marcher dans cette cochonnerie sans se faire mal ! Furieux, je hurle ma haine à la nuit qui tombe, jusqu’à ne plus avoir de voix. Ça n’arrange pas mon état, mais ça a l’avantage de me calmer. Je tourne sur moi-même, manque de glisser, me rattrape et m’allonge en boule sur le buisson. En me répétant que demain, j’aurais plus de chance. Que demain, la neige ne sera plus aussi froide. Que demain, les proies seront ressorties. Que demain, ma vie sera un rêve. Ce qu’elle n’est jamais.

Soudain, un bruit me sort de ma torpeur. Un cri. Étrange. Inconnu, et en même temps, connu. Un cri que je ne me souviens pas avoir jamais entendu. Mais que je sais connaître. Le cri recommence. Une fois. Deux. Trois. Il insiste. Fait remuer et tordre mon ventre. Mais ce n’est pas la faim. C’est autre chose.

Je me relève et saute sans réfléchir en bas du buisson. Je ne fais pas attention à la neige. J’écoute. Je CONNAIS. Je SAIS. Mais impossible de retrouver.

A pas lent, je sors de mon abri pour me diriger vers le son. Comme envoûté. C’est mélodieux. Tantôt aigu. Tantôt grave. Toujours beau. Émouvant. Attirant.

Tout à coup, je reconnais ce cri. Je sais d’où me vient sa connaissance. Ce cri… c’est le mien !

Ou plutôt, un cri semblable au mien. Celui d’un dragon. Et plus exactement… Mon ventre remue à nouveau. Le cri d’une dragonne.

Je me suis mis à courir sans le remarquer. Pour aller vers le cri. Un dragon. Une dragonne. Un autre comme moi. Une dragonne. Je dois la voir. Ma dragonne. Elle est à moi. A moi…

Une branche me frappe le museau. Je gémi à peine et continue ma route. La nuit est presque là à présent, et j’ai du mal à voir devant moi. Du mal à regarder. Je ne suis plus moi-même. Juste un être fou attiré par un cri. Par une belle. Je devrais m’apercevoir que je cours à la catastrophe. Mais non. Je fonce de plus belle vers ma perte.

J’arrive dans un endroit plat et dégagé, et le cri s’arrête soudain. Je m’immobilise, le souffle court. Et regarde autour de moi. Il y a une forme sombre un peu devant. Je m’approche à pas prudents. Le cri redémarre, venant de la forme. Je trottine en levant la tête. Et je la vois. Une dragonne. Noire. Je fonce en criant à mon tour. En chantant, sans savoir pourquoi.

La folie est en moi. Je réalise trop tard qu’il y a quelque chose d’étrange. La dragonne ne bouge pas. Elle baisse la tête. Et ce truc autour d’elle…

Un objet me fonce dessus. Je m’étale par terre. Il y a quelque chose qui m’enserre. Qui m’étouffe. Plus je bouge, plus la chose se serre. La dragonne ne bouge toujours pas. Elle gémit. Des hurlements perçants éclatent. Et des créatures foncent sur moi en gesticulant.

J’ai juste le temps de voir un animal bipède. Je donne un coup de crocs dans le vide. Une masse frappe ma tête. Je ferme les yeux et tombe à terre. Mal. Et c’est le noir.

II

Quand je rouvre les yeux, je suis dans un endroit froid. Sombre. Fermé. Je me relève, mais mes pattes s’effondrent sous mon poids. Je me sens faible et la tête lourde. Et terrifié. Pour la première fois de ma vie, je découvre la prison. La privation de liberté. Et ça me rend malade. Je pousse le plus sauvage rugissement que j’ai jamais fait. Je découvre des ennemis, et ils auront à faire à ma colère !

- Martivir. Calme…

Je sursaute pour voir d’où vient la voix. Je tourne sur moi-même, sur mes pattes fatiguées, pour me retrouver face à Elle. La dragonne ! Piège. Traîtresse. Ma fatigue s’estompe le temps que je lui saute dessus et plonge mes crocs dans sa gorge. Ricochant sur les écailles solides, bien plus solides que les miennes. Elle gémit et me repousse d’un coup de museau. Violent et doux à la fois.

- Pok ! Martivir… Calme-toi, arrête…

Je me retrouve affalé sur le sol dur comme de la pierre, le nez entre mes pattes. La dragonne s’approche et glisse son museau face au mien.

- Martivir. *Thurirl*. Je ne te veux pas de mal…

Je grogne et elle recule la tête avec un air triste et effrayé. Je me bouge jusqu’à finalement parvenir à me redresser sur mes pattes avant, puis à m’asseoir. Un brouillard noir passe devant mes yeux. Puis s’estompe peu à peu. Je continue à me taire et fais du regard le tour de l’endroit où je me trouve. Un carré de pierres fermé. Un sol de pierre. Un ciel de pierre. Juste un petit trou tout en haut, de la largeur de ma patte peut-être. Inaccessible. Qui laisse voir un petit bout de ciel… Et un peu de lumière.

Maintenant que mes yeux se sont habitués à l’obscurité, je distingue mieux la dragonne. Un peu plus âgée que moi. Sûrement quatre ou cinq étés. Aussi un peu plus grande. Pas maigre, contrairement à moi. Comme si elle n’avait pas souffert de la cruauté de l’hiver. Des écailles noires, du même noir partout, luisantes. Preuve d’une dragonne en bonne santé. Elle a des yeux verts comme les prairies de l’été, brillants. Brillants de santé, mais il manque quelque chose. Un détail important. Dans ces yeux, on ne voit que de la colère, de la peur, et de la tristesse. Pas de joie de vivre. Après une dernière hésitation, je prends enfin la parole.

- T’es qui ? 

- *Laïka* vethominak. Je m’appelle Laïka. Je vis ici. Wux ? 

- Gwaïhir. 

Elle semble être un peu plus rassurée, et fait un pas timide en ma direction. Je la regarde puis jette encore un regard aux murs de ma prison.

- Mais… Où on est ? 

Elle frémit et baissa la tête, l’air apeurée.

- Chez Eux… 


- Qui ? 

Elle tremble et gémit doucement.

- Yth persvek arimunthrekokarthel. Chez les Hommes… 

III

Ils arrivent. J’entends leurs pas qui s’approchent, et Laïka se serre dans un coin. Je ne sais pas ce qui m’attend. J’ai peur. Un peu. Presque beaucoup. Mais il ne faut pas. Je suis un dragon. Un dragon…

… J’ai peur…

Un coin de la prison s’ouvre sur trois étranges créatures. Je me tasse sur moi-même en grognant. J’observe ces créatures…

Grandes. Sur deux pattes. Laides. Sans poils, hormis sur la tête. Elles ont l’air faible. Achthend. Des proies. Pas de quoi effrayer un dragon. Même si elles sont grandes…

Je m’oblige à cesser de réfléchir. Je bondis. Mes crocs se plantent dans la chair d’une patte avant de l’un des humains. Je sens le goût du sang dans ma gueule. C’est bon. L’humain hurle. Versvesh *darastrix*. Je suis le plus fort. Mais ma réjouissance est de courte durée. Quelque chose me frappe à l’arrière du crâne. Fort, si fort… J’ai l’impression de ma tête va exploser. Je m’effondre à terre.

J’ai peur.

Ils sont faibles, mais pas tant que ça. Une corde hérissée d’aiguille s’enroule autour de mon cou. Plus je me défends, plus ça fait mal. Ils me traînent dehors. Un carré de pierres. Empilées. Hautes. Cachant l’horizon. Comme une clairière cernée de pierres. Impossible à escalader. Des humains partout. Mâles, femelles, petits braillant. Et le pire…

Je pousse un cri. Un appel au secours. Des dragons. Partout au milieu des humains. Mais ils ne bougent pas. Tournent à peine la tête. Le regard vague. Je me mets à trembler. Encore plus fort. L’horreur. La pire des horreurs. Maintenant. Pire que les humains. Des dragons soumis aux humains.

Mon glapissement déclenche un mouvement de colère chez les bipèdes. Coups. Douleur. Cris. Ça pleut et pleut sur moi.

Et des cris, encore. Des ordres que je ne comprends pas. Des coups. Au moindre pas de travers. La douleur, toujours et toujours. Ils ne sont pas faibles. Ils savent faire mal. Ils me font mal. Je gémis, et ils frappent plus fort. Serrent la corde autour de mon cou. Des aiguilles percent mes écailles encore trop fragiles. Je lutte, et lutte encore. Ils crient. Fort. Très fort. Trop fort pour moi. Je fini par comprendre que je dois me tenir tranquille. Être sage. Soumis. J’essaie. Je chouine. Ils frappent.

Les dragons à côté de moi sont calmes. Ils suivent des ordres incompréhensibles. Portent des humains sur leur dos. Tirent des charges. C’est ce que l’on attend de moi. Étalé sur le sol de pierres glacées, les paupières baissées, le corps douloureux, je jette un long regard à mes semblables. A leurs yeux vides. A leurs cous sanglants ou plein de cicatrices.

Jamais. Je ne serai pas comme eux. Je veux mes montagnes. Je veux le froid. La faim. La solitude.

La liberté.

Je me relève avec un rugissement de rage pour essayer de planter mes crocs dans un bout de chair. Je n’y gagne qu’un coup formidable sur mon museau fragile.

J’ai peur…

IV

Dartak. Svent munthrek. Svent. Svent. Les mots tournent et retournent dans mon sommeil. Tuer. Tuer les humains. Tous. Je découvre un nouveau sentiment. Pire encore que la colère face à la neige. La haine. La haine des humains. Un mal dans le cœur qui ne pourra partir tant que je n’aurai pu accomplir ce désir. Tuer les humains !

Je me réveille au milieu de la nuit. Je crois. Le maigre trou de ma prison ne me permet pas de voir grand-chose. Ma gorge me brûle, mon dos me brûle. De leur corde, ils ont arraché la peau de mon cou. De leurs tenailles, ils ont coupé deux piques de mon dos et posé le feu sur la plaie. Plus pratique, pour me chevaucher, qu’ils ont dit.

Le sommeil ne revient pas. Et mes rêves sont trop sombres. Je me lève. J’entends la respiration de Laïka. Rassurante. Un peu. Elle ne dort pas non plus. Pourquoi, je l’ignore. Je ressens le besoin d’aller près d’elle. De l’apaiser. Ce curieux sentiment que c’est MA dragonne ne m’a pas quitté.

Je m’allonge contre elle et son museau vient m’effleurer les flancs. Puis se rapproche de ma tête, et ses yeux plongent dans les miens.

- Gwaïhir ? 

Il y a une grande question dans ce regard. Des excuses. De la tristesse. Trop de choses pour que je puisse les analyser. Je lui demande :

- Depuis quand es-tu là ? 

Elle ferme les yeux et plonge sa tête entre ses pattes. Trop triste.

- Toujours. Depuis toujours. Née ici. 

- Osvith. Et partir ? Tu ne veux pas ? 

Elle se fait toute petite.

- Impossible. Peur. Versvesh munthrek. Ils sont trop forts. 

- Je partirai. 

- Comment ? 

Je ne sais pas… J’ai peur aussi… J’esquive la question.

- Tu viendras avec moi. 

Elle secoue la tête.

- Thric. Non. 

Je lui lance un regard furieux.

- Mais… 

- Thric. 

- Pourquoi ? Tu ne vas pas rester là ? 

Elle se tasse et s’écarte de moi l’air terrifiée. Je réalise soudain à quel point elle est éloignée de l’image que j’ai des dragons. Que j’avais. Au lieu des maîtres des éléments, je découvre des êtres faibles. Et Laïka… Soumise, craintive. Changée par les humains.

- Axun.

Sa réponse est ferme et décidée. Laïka est faible. Vide de tout courage. Je ne veux pas devenir comme elle. Je ne veux pas.

Je partirai.

V (en cours de rédaction)

Sang

I

Des mains rouges. Pourquoi est-ce le premier souvenir qui vienne à moi ? Pourquoi, quand je cherche à faire remonter les images de mon passé, faut-il toujours que je me remémore d’abord le moment le plus sombre, le moment où tout a basculé ? Mes mains rouges. Rouges de sang…

Non. Il faut que j’aille plus loin. Là où tout a commencé.

L’ombre d’un rocher qui me surplombe. Un poil soyeux et doux contre moi. L’air glacial qui me brûle la peau, le sel qui brûle mes yeux. Voilà, c’est mieux.

Je suis prostrée sur le sol, serrant un chevreau contre moi, les yeux obstinément fermés. Ne pas bouger. Ne pas bouger.

Du vacarme qui a précédé, je ne me rappelle aujourd’hui qu’un brouhaha indéfini. Le bruit des flammes. Des rugissements inhumains. Peut-être des hurlements aussi. C’est surtout l’odeur de charogne brulée qui s’impose à ma mémoire. Combien de temps ai-je bien pu rester là, serrée contre ma peluche vivante ? Des jours peut-être. J’ai froid, j'ai faim, mais j'ai surtout peur.

Ne pas bouger.

L’homme me relève comme une poupée de chiffon et me maintient debout à bout de bras. Le chevreau s'est sauvé depuis longtemps. Je ne vois pas grand-chose à travers mes yeux brouillés par les pleurs. Il porte des vêtements clairs et sent la poussière. Sa barbe est épaisse, ses yeux trop pâles. Et en travers de son dos est posée une énorme épée. Il me terrifie.

- Mais d’où tu sors toi ? marmonne-t-il.

Sa voix grave me fait trembler encore plus. Je fuis son regard, contemple le vide, vidée moi-même, puis bafouille.

- … Cachée… 

Il doit y avoir un long silence. Je ne me souviens pas. Je revois juste l’homme debout, plus tard, me tirant par la main.

- Allez, viens…

- Maman m’a dit de me cacher. Maman m’a dit de ne pas bouger… 

Je chuchote, déboussolée. Il a l’air peiné et me prend dans ses bras.

- On y va, petite », murmure-t-il d’une voix enrouée.

On est ingrat, à 5 ans. Ma famille, impossible de me la remémorer. Mon enfance, mes bonheurs, mes parents, effacés. C’est comme si ma vie démarrait avec cet homme.

II

Allons ! Pourquoi ces larmes, soudain ? Il est stupide de pleurer pour de beaux souvenirs ! Il n’y a pas de place pour la nostalgie. Il faut sourire. Sourire à mes années de bonheur.

Agilmar est un vieux guerrier bougon et silencieux. Un mercenaire. Il a connu beaucoup de choses dans sa vie, sûrement de lourdes épreuves. Il ne m’en n'a jamais parlé, mais ça l’a mené à s’éloigner de la civilisation. Ses compliments sont rares, ses mots d’amour encore plus. Il est de roc : dur, brutal, glacé. Mais moi, je ne réclame pas grand-chose. Un peu de chaleur. Un peu de nourriture. Des yeux bleus pour veiller sur mes nuits.

A ses côtés, j’apprends vite. Il le faut, quand on vit dans l’Atsami du Chaos. L’argent manque. La faim est partout. Le danger aussi. Surtout loin des villes. Ecouter, au lieu de parler. Regarder, au lieu de questionner. Souffrir, au lieu de pleurer.

En 10 ans, Agilmar réussi à m’enseigner l’écriture –un peu- et la lecture –beaucoup-. Il me parle souvent des créatures sauvages, parfois des dragons et des humains, jamais de mes parents. Mon passé est parti en fumée sous le feu des sauriens. Je ne saurais jamais pourquoi mon village a été détruit, qui étaient mes parents, dans quel camp étaient les agresseurs. La montagne est désormais ma maison, Agilmar mon père, la chasse ma vie. Et la gamine pleurnicheuse devient une jeune fille maigrichonne et calme. Redoutablement calme.

Ecoute, écoute au lieu de pleurer ! Ecoute, au lieu de bavarder !

J'ai cinq ans et plus de famille. J’ai huit ans et je brûle de fièvre. J'ai douze ans et aucun ami. Quelle que soit la situation, Agilmar a la solution.

Tais-toi et écoute !

Son maître mot, toujours. Qu’il fasse soleil ou froid ou pluie, que l’orage gronde ou que le fracas de la grêle emplisse le monde. Que je suis épuisée ou malade ou la plus heureuse des fillettes. Agilmar est implacable et m’oblige à apprendre.

Chaque mouvement, chaque souffle a des répercussions sur notre environnement. Chaque pas résonne dans le sol. Personne ne peut se cacher de celui qui sait écouter. 

Alors j’écoute. Du moins, j’essaye. Tapie dans l’herbe. Dans la boue. Dans l’eau. Au fond de mon lit. Nageant, rampant, grimpant. Oiseaux. Biche. Lapin. Belette. Harpie. J’écoute. J'apprends à les suivre, les traquer, les guetter. Deviner leurs forces et leurs faiblesses. J’écoute. Et alors, quand je sais, j’agis !

Parfois, Agilmar retourne près des Hommes. Il a besoin de leur argent et ils ont toujours une mission pour lui. Jamais il ne cherche à discuter. On paye, il exécute. Et moi, je le suis. Je patiente. Je monte la garde. Je compte les pièces d’or. Je sais qu’il tue, à certaines occasions. Qu’il protège, à d’autres. Parfois, les deux. Protéger, attaquer... Tout cela dépend juste du côté où l’on regarde.

Peut-être étais-je trop jeune et insouciante, mais la vie me paraissait alors si belle et si simple. Ce ne sont pas les ampoules, les écorchures ou les gifles, ni le froid, ni les coups, ni la peur, qui restent gravés dans ma mémoire. Non. Plutôt le goût de l’eau qui désaltère après une longue marche. La vue après avoir longtemps usé son corps sur les flancs d’une montagne. Le goût du sang et de victoire d’une proie traquée pendant des heures. Le poids et l’éclat des pièces d’or durement gagnées dans ma main d’enfant.

Le sourire d’Agilmar quand, couverte de bleus, j’arrive enfin à repousser une de ses attaques. Son bras passé autour de moi, dans la nuit noire, et me préservant de tout danger. Sa main sur mes cheveux quand je m’endors.

Peut-être n’était-ce pas une vie pour une petite fille. C’était un autre temps. Ithil n’était pas là. La mort nous entourait tous. Beaucoup ont souffert. Moi, j’étais heureuse.

III

Des mains rouges. On y revient.

Une goutte de sang dégouline le long de mes doigts, court le long du poignet, pour achever sa course contre le tissu de ma chemise. Ce sang… Tant de sang. J’ai du mal à y croire. Malgré la large plaie de sa gorge qui abreuve le sol, je m’attends à voir Agilmar bouger. Je ne suis partie que quelques minutes. Qu’il bouge…

Mort ? Impossible qu’il soit mort. Impossible qu’il ne me parle plus jamais.

« Ecoute » me semble-t-il entendre.

J’écoute. J’entends. Le fracas d’un caillou qui roule résonne dans le vide de mes pensées. Derrière moi.

D’un bond, je suis debout, face à eux. Deux hommes. Armés. J’entends leur cœur qui bat la chamade. L’or –notre or- dans leur bourse. Ils fuient.

Pourquoi fuient-ils ? Deux tueurs, deux voleurs, face à une gamine ? Est-ce la pitié ? Ou bien ai-je l’air si folle que ça ? Qu’importe. Mes mains sont rouges. Ils doivent payer.

Ma main vole, saisit une lame, la lance d’un geste calculé, mille fois répété. Ce n’est pas un tronc que je vise aujourd’hui, ni un petit lapin. Pourtant, je n’hésite pas. Le premier homme s’effondre, le manche du poignard dépassant de sa nuque. Tombant de sa bourse, les pièces d’or qu’il n’aurait jamais dû dérober tintent gaiement sur le sol et se mêlent à son sang. Et moi, je jubile. A l’autre !

Trop idiot pour faire demi-tour et se battre, l’autre homme s’enfui. Il commence à être loin. Trop loin. Je brûle. Brûle de rage, de douleur, d’envie de meurtre. Mais je reste calme.

Lentement, je laisse glisser mon arc de mon épaule et ajuste la corde. Lentement, je choisis une flèche. La plus belle. La plus droite. Et l’encoche. L’homme est hors de portée. Avec la patience de l’habitude, je vise, mesure. Ouvre doucement mes doigts.

La flèche file à toute allure, en une courbe harmonieuse. Trop courte. Trop à gauche. Je l’observe, sans sourire, sans grimace. Et comme venue du néant, une brise soudaine fait dévier mon arme et l’entraine vers sa cible. A distance, je ne peux que voir l’homme s’affaler. Mais j’espère qu’il a eu le temps de voir la pointe ressortir d’entre ses os. J’espère qu’il s’est senti mourir.

Des mains rouges.

C’est fini. Un souffle d’air ébouriffe ma chevelure et porte à mes narines l’odeur poisseuse de l’endroit. Je passe d’un geste vif mon bras sur mes yeux. Pourquoi tout est-il si flou ? Je ne suis tout de même pas en train de pleurer ? La gorge serrée, je chasse une mèche de cheveux derrière mon oreille, barbouillant au passage ma joue de sang. Sans même réaliser quoi que ce soit. Inconsciemment, je récupère mon poignard sur le premier ennemi. Puis je me retourne, trébuche, tombe devant la forme immobile qui s’étale au sol.

Voilà. L’homme qui m’a sauvé la vie. Mon père. Mort. A son tour. Une larme, encore une, perle à mon œil, avant de descendre lentement. Dessinant son sinueux tracé sur ma joue sale. Puis d’autres. Dissimulant le monde derrière une buée de tristesse.

Et même maintenant, des années après, je ne peux m’empêcher de sangloter.

Rhyæx vur vignar - Viande et cendres

I

Les Hommes avaient voulu me mater, ils n'avaient réussi qu'à me rendre plus sauvage. Avec moi, plus de corde, de selle, de fouet. Je suis la mort incarnée, le démon des montagnes, le fléau des humains. Porté par l'air, l'air qui vibre en moi, l'air qui vibre entre les pics enneigés, j'ai appris à voler, voler dans les cieux, voler à côtoyer les aigles, et voler les troupeaux de ces maudits humains. J'ai appris à nager dans les lacs bleus glacés, ondoyant entre deux eaux, plus silencieux qu'une ombre, plus silencieux qu'une ombre également quand j'ondule entre les maisons, à la recherche de quelque enfant à terroriser. J'ai appris à cracher des flammes, rougeoyantes, hautes et belles, prêtes à chauffer mon âme, cuire mes proies, brûler les masures des paysans insouciants. Et surtout, j'ai appris à courir, que ce soit dans les forêts ou les prairies, sur l'herbe ou sur la roche, je cours, aussi rapide que l'air, plus vite que quiconque, pour fuir les forts ou dévorer les faibles.

Oui, j'ai tellement appris. Je maîtrise tous les éléments à présent : thrae, eau, feu, terre. Je maîtrise les quatre éléments et les milles-et-unes façons de nuire aux humains. *Thrae*. Comme l'air, je suis insaisissable, trop vif pour que quiconque m'échappe, trop rapide pour que quiconque me poursuive et me nuise. Ils disent que les choses vont changer. Ils disent que le chaos est terminé, qu'Ithil les protègera, que des dragonniers viendront à leur secours. Ils se trompent. Le chaos n'est pas terminé. Je suis le Chaos, tellement supérieur à ces misérables humains. Tous hurleront, tous fuiront, tous périront.

Je suis Gwaïhir, le dragon-terreur, et les montagnes ne sont plus assez grandes pour assouvir ma soif de vengeance. Je suis Gwaïhir, et en ce froid jour d'hiver, je suis la mort qui descend dans les plaines.

II

J'aime les montagnes, leur grandeur, leur mystère, leur beauté. J'aime grimper leurs pics couverts de neige et de glace, j'aime me perdre dans leurs profondes et obscures forêts, j'aime nager dans leurs eaux si limpides. J'aime leur dureté également, le froid, la sécheresse, la solitude. Beauté et souffrance.

Un trait, un rond. Elles m'ont vu naître et m'ont forgé tel que je suis aujourd'hui.

Je les aime et pourtant, je regrette d'avoir tant tardé à les quitter.

Les plaines d'Atsami sont tellement infinies... C'est un terrain de jeu magnifique. Les Hommes y sont plus nombreux, leurs troupeaux plus gras, leurs enfants plus libres.

Celui-là par exemple, regardez-le! A peine un demi-humain... Si jeune, si potelé, je devine que sa chair est juteuse à souhait... Que fait-il seul ? Que les humains sont stupides ! Tant d'assurance dans une si petite créature. Les bois sont à portée de cris de son village. Mais il n'aura pas le temps de crier. Son couteau à la ceinture lui donne sans doute un sentiment de confiance. Son couteau... Je ne peux m'empêcher de ricaner. Une arme à peine plus grande que mes griffes. Sauf que j'en ai dix !

Lentement, je descends de mon perchoir, un grand chêne, lesdites griffes solidement plantées dans le tronc, la queue enroulée autour des branches. Pas une feuille ne bouge lorsque je touche le sol. Penché sur les brindilles qu'il empile patiemment dans ses bras, le petit d'homme me tourne le dos. Contenant mon excitation, je m'efforce de ralentir mon pas, avançant une patte après l'autre, à la manière féline.

Une branche craque soudain, provoquant un sursaut du gamin qui jette un regard méfiant par-dessus son épaule. J'ai l'immense satisfaction de sentir ses yeux posés sur moi sans me voir. La lumière mouchetée des sous-bois sur mes écailles provoque des reflets qui me permettent de me camoufler parfaitement. Sans compter les plaques de boues accrochées ci et là. Je suis invisible.

Oh, quel bonheur, cet enfant terrifié ! C'est encore plus drôle qu'une simple traque. Lorsqu'il se remet à son travail avec lenteur, je ne peux me retenir de caracoler un peu dans les fourrés, contournant le mioche. Oh, c'est sûr, il m'a entendu à présent. Ses yeux vont de gauche à droite à toute vitesse, cherchant en vain. Fuit, gamin, fuit ! Je suis la menace invisible, ton misérable couteau ne te sauvera pas. Je sautille sur les feuilles, me rapprochant peu à peu. Face à sa terreur, je n'ai pu retenir un grognement de plaisir. C'en est trop pour lui. Laissant tomber son tas de branchages, le petit d'homme fait demi-tour et regagne son village en courant.

Tente. Malheureusement pour lui, je suis déjà sur son chemin. Et lorsque je bondis sur lui, il ne peut retenir un cri, un cri horrible, un cri alarme, un cri puissant, mais un cri inutile.

Silence. Je sais que ça ne va pas durer. Bientôt, les Hommes du village arriveront en hurlant, en gesticulant, et je devrais fuir. J'ai une fraction de temps pour contempler ma proie. Une miette de bonheur, le cœur battant, les yeux brillants, le goût du sang dans la gueule, pour savourer ma victoire avant de fuir.

III

Un bruit au loin, plus fort que le craquement des os. J'interromps ma mastication pour jeter un regard autour de moi. Je pensais ma cachette sûre, un trou à mi-hauteur d'une petite falaise, à l'abri de la pluie et des créatures rampantes au sol. Pourtant, ce bruit...

Avec un soupir, j'enjambe le squelette brûlé de ma proie pour aller prudemment observer l'extérieur. Tout est calme, hormis les trois corbeaux qui sans cesse m'observent -ou plutôt observent ma nourriture. Je leur jette un grondement d'intimidation pour faire bonne figure, m'étire longuement et retourne à mon repas. Avec tout le mal que je me suis donné pour traîner l'enfant jusqu'ici, j'espère bien le savourer jusqu'au bout.

Je me fige, troublé. Cette fois, j'en suis sûr, j'ai entendu des voix. Ma queue fouette l'air nerveusement tandis que je me concentre sur le son, tentant d'estimer d'où il vient. J'ai la certitude que le son se rapproche. Les voix se sont tues, mais j'entends à présent le bruit des feuilles soulevées par des pas maladroits.

"Pothok muntrek, tellement bruyants..."

Du bout du museau, je repousse le cadavre carbonisé vers le fond de ma tanière et me rapproche du bord, tapis au sol. Plus silencieux qu'une ombre, je jette un oeil timide par-dessus le bord. Les humains sont là, dans la forêt en bas, muets mais communiquant à grand renfort de gestes. Se pourrait-il qu'ils sachent où je me cache ? Je réprime de justesse un grondement rageur. Que d'efforts déployés, tout ça pour quoi, pour un misérable petit d'Homme faiblard ? Ils sont bêtes mais têtus... Je vais leur montrer, la puissance des dragons, les faire trembler de terreur et rentrer chez eux en hurlant !

Perdu dans ces délicieuses pensées, j'en oublie presque de porter attention au reste de mon environnement. Presque.

Le sifflement de la flèche est parfaitement audible dans le silence.

Je recule de justesse, tandis que la flèche passe là où se tenait ma tête quelques instants auparavant et va ricocher contre un mur. Cette fois, un grognement m'échappe alors que je bondis à l'entrée de ma tanière. Le tireur, que je n'avais pas vu, me regarde depuis un pin voisin et commence déjà à encocher une nouvelle flèche. Comme si cela avait été un signal, les hommes en bas se sont remis à crier, brandissant haches et épées, certains sortant des cordes et des pitons pendant que d'autres montent à l'assaut des arbres accolés à la falaise. J'ai un rictus sanguinaire. Muntrek... Peut-être pas si stupides que ça... Et ça en sera d'autant plus drôle !

Je recule à nouveau dans la caverne alors que la deuxième flèche se brise inutile sur la paroi. Mon refuge n'est pas grand, mais suffisant pour prendre un peu d'élan... Ignorant complètement les hommes qui montent vers moi, je galope, ouvre grand mes ailes et atterrit, mi-sautant, mi-planant, sur la grosse branche d'un résineux, et de là sur le fameux pin de l'archer. Sa misérable arme ne lui est d'aucun secours à cette distance. Il n'a pas le temps de la bander que j'ai déjà arraché son bras. Iejir, chaud, savoureux, mais je n'ai pas le temps de me délecter, les cris m'entourent, d'autres flèches tentent de m'atteindre. Une hache vole, inutile, pas assez haut. Dédaignant mon ennemi, je tente de faire demi-tour pour défendre mon repas. Les premiers hommes commencent à atteindre ma tanière et je me régale d'entendre leurs cris d'horreur. Allons, ce n'est que la loi de la nature après tout ! Rugissement de bonheur, rugissement de flammes. L'archer est définitivement hors d'état de nuire, mais j'ai d'autres créatures à savourer. Tel un feu follet, un démon d'écailles, je bondis d'arbre en arbre, coule mon corps mince entre les branches touffues, m'enroule d'un côté pour mieux resurgir de l'autre et surprendre mes proies, je…

La hache, l'unique hache au milieu des nombreuses pierres jetées sans réfléchir, me transperce l'aile avant d'aller se ficher dans le tronc derrière. La surprise m'empêche de crier et je ne peux que rester figé, les yeux plongés dans celui du lanceur. Sûrement le père du gamin… Incapable de protéger son enfant. Pothoc! Foessi! Mais imperturbable malgré mes sifflements de rage. Calme. Mesuré. Comme l'atteste son tir parfaitement ajusté. Pas un son ne sortant de sa bouche. Pas de larmes dans ses yeux. Juste de la haine, pure, glacée. Et je devine un chagrin incommensurable. Un chagrin que rien ne pourra éteindre.

J'ai un rictus de plaisir et m'efface derrière un arbre. Fuir. Fuir pour sauver ma peau, car j'ai enfin trouvé un ennemi efficace. Mais malgré tout, je me sens victorieux. Je ne sens pas encore la douleur dans mon aile. Je ne vois pas mon sang couler. Je sais juste que j'ai le ventre plein. Que j'ai tué deux humains. Et plus encore. J'ai découvert une nouvelle façon de faire souffrir les Hommes.

IV (en cours de rédaction)

Larmes

I

Mains rouges, sang lavé dans la douleur et les pleurs. Les larmes coulèrent longtemps, et un jour se tarirent. On pourrait croire que cette soudaine sècheresse qui suit le deuil est une bonne chose, mais il n'en est rien. Après le chagrin vient le néant. Et le chagrin, la douleur valent mieux que cette absence de tout ce qui fait de nous un être humain.

J'ai peine, et surtout honte, à me remémorer la part de ma vie qui suivit la mort de mon père. A cinq ans, j'avais surmonté le deuil de ma famille beaucoup mieux que je ne l'avais fait à quinze. A cinq ans, je n'étais pas seule. A quinze, je devais me débattre à la fois avec ma peine, ma solitude et mes remords. Jusqu'à choisir de cesser de me débattre. J'avais sombré. Oublié de manger, oublié de me laver, oublié de vivre et d'être forte. Je n'avais plus de but et parcourais forêts et plaines de la Surface par pure habitude, cherchant de l'eau, cherchant quelques fruits, cherchant un rocher où dormir, chassée des villages tellement mon allure était misérable. Et j'attendais. La mort, je pensais, serait une douce bénédiction.

Tout n'était pas que malheur dans ce monde. Certains souhaits, finalement, finissent par être exaucés.

II

Mourir est loin d'être un cadeau. Mourir, c'est perdre toute la lumière du monde pour sombrer dans une obscurité douloureuse. Mourir, c'est ne même plus pouvoir hurler pour se soulager. Souffrir. Juste souffrir.

J'ignore combien de temps je suis restée dans le néant, à attendre que tout cesse. Mes prières sont vaines. Quand je comprends que rien ne s'arrêtera, quand la souffrance devient une partie de moi, sourde et supportable, alors seulement, je me force à ouvrir les yeux.

Sang, feuilles, eau. Il me faut un moment pour remettre ces éléments dans leur contexte. Eau, loin en bas. Feuilles, celles de l'arbre dont je sens l'écorce sous mes mains. Sang, le mien, qui goutte lentement de...

J'inspire un grand coup et ferme les yeux. Comment suis-je arrivée là ?

Je me rappelle la forêt où je me traînais, perdue dans mon chagrin. Je me rappelle une gerbe de flammes qui a déchiré les fourrés. “Ecoute”. En temps normal, j'aurais entendu le craquement des feuilles mortes sur le sol, le souffle léger dans les buissons et le silence criant et terrifié de toutes les autres créatures de la forêt. En temps normal. Tout ce que j'avais pu faire, c'était tendre un bras vain à me protéger des flammes et le hurlement de terreur qui montait en moi était resté bloqué dans ma gorge nouée. Tout ce que j'avais pu faire, c'était regarder une gueule remplie de crocs me fondre dessus et me résigner à mourir. Et le monde était devenu noir.

La douleur devient plus forte et apporte avec elle une vérité des plus importantes. Je ne suis pas morte. Malgré mes prières, ma faiblesse, je ne suis pas morte. Et si la vie a perdu toute sa saveur, la mort soudain en fait de même. Il n'y a rien après la mort, pas de soulagement, pas d'au-delà réconfortant. Seulement douleur, puis néant. Je ne suis pas morte.

Je rouvre les yeux et essaie de juger de l'état de mon corps. Mon bras gauche me brûle de l'épaule au bout des doigts. C'est la douleur la plus vive. Mon bras droit… Ma gorge se serre. Mon bras droit… une masse de chair déchiquetée que je ne parviens pas à bouger…

L'autre douleur est plus profonde. Sur ma chemise, une large tache de sang s'étale au niveau de mon ventre, là où une épaisse corde me ligote à mon perchoir. Au moment où mes doigts tremblants frôlent la corde, un cri m'échappe. Ce que je prends pour une corde, c'est en réalité une queue écailleuse et, je le comprends vite, hérissée de piques à moitié plantées dans ma chair. Et au bout de la queue…

Je déglutis péniblement en voyant enfin la créature qui m'a accrochée là. Je n'ai aucun mal à mettre un nom dessus. Dragon. Mais un dragon tellement différent de ceux de mes cauchemars... Point de créature auréolée de flammes aux yeux brillants, point de monstre caparaçonné d'une armure d'écailles rutilantes, point de géant dont le pas fait trembler les montagnes. Celui que j'ai en face de moi est un dragon rachitique, aux écailles ternes, sales et parfois arrachées. De la taille d'un gros loup, il est planté sur une branche à ma gauche, recroquevillé sur ses pattes maigres, comme prêt à me bondir dessus. Ses ailes exhibent moultes plaies et déchirures. Sa tête fine est surmontée d'une crête de piques qui descend le long de son dos jusqu'à l'extrémité de sa queue. Et ses yeux... Ses yeux sont deux gouffres noirs.

Je dois avoir l'air d'un pantin désarticulé, pendue à cet arbre les jambes dans le vide, les bras et l'âme en bouillie. Pourtant, la vérité hurle en moi avec de plus en plus de force. Je ne suis pas morte… Ma vie ne tient qu'à un fil … mais je n'ai subitement plus aucune envie de mourir.

Alors que mon regard ne quitte pas celui de la créature, mes doigts se lancent dans une exploration maladroite de ma ceinture. Des armes. J’ai toujours des armes sur moi. Où sont-elles ?

Une gueule remplie de crocs s'ouvre sur ce qui doit être un rictus monstrueux et le dragon s'approche légèrement :

- Si toi veux mourir, ça pouvoir s'arranger vite.

Sa voix est rauque, un peu usée, comme s'il n'avait pas l'habitude de parler. Mais ce qui me choque, c'est d'entendre une créature animale s'exprimer, et dans ma langue en plus! Les faiblesses du langage en deviennent accessoires. Ce monstre parle, ce monstre pense, ce monstre a l'air intelligent et moi je suis sa proie. Il se tient tellement près de mon visage que je vois la salive qui coule le long de ses crocs, que je sens son haleine étouffante et je ne peux m'empêcher de grimacer. Sa queue resserre sa prise autour de mon corps et un cri de souffrance m'échappe à mesure que les piques s'enfoncent un peu plus dans mes plaies ouvertes. J'ai mal. J'ai peur. Je ne suis qu'une enfant et ce monstre est plus fort, plus cruel et peut-être même plus intelligent que moi. Face aux yeux noirs sans pupille, je comprends que je ne sortirai pas de là par la force et toute envie de défi m'abandonne.

- Mieux comme ça, murmure la créature. Toi peur et toi obéir, sinon tu vas mourir.

- Obéir ?

Il sourit de nouveau.

- Oui, kosj munthrek pothoc. Il me faut chose, dans la ville des humains. Toi va le chercher.

De son corps émanent des vagues de chaleur qui, mêlées à la puanteur de charogne de sa gueule, rendent l'air irrespirable. Ma tête acquiesce sans que j'en aie vraiment conscience. J'ai mal. J'ai peur. Je n'arrive pas à me concentrer.

A peine ai-je donné mon accord que le petit dragon bondit sur une branche inférieure en s'exclamant joyeusement :

- Bensvelk !

Sa queue se déroule de l'arbre et j'ouvre la bouche pour hurler alors que mon corps commence à glisser vers le bas, rattrapé par la gravité. Mais au lieu de m'écraser, je suis rattrapée par le dragon et plaquée sur son dos d'un coup d'aile. Il ne lui faut que quelques secondes pour rejoindre le sol et m'y laisser glisser comme une vulgaire fiente de harpie.

- Mes affaires, je grommelle, à quatre-pattes, tentant de retenir les spasmes de mon estomac.

Le dragon me traîne presque jusqu’à mon sac. Je manque de m'évanouir en voyant ce qu'il en reste. Brûlé. La plupart de mes affaires sont irrécupérables. Et si mon bras est dans le même état…

Je plonge la main dans le sac et la referme sur un long objet. Une lame, longue d’une vingtaine de centimètres, en acier damassé aux reflets changeant. Un manche patiné en os. La dague d’Agilmar. La seule chose que j’ai récupéré sur son corps. Sous les yeux méfiants de mon persécuteur, je la glisse à ma ceinture. A quoi me servirait une dague face à un dragon ? Mais hors de question de l’abandonner.

- Dépêche-toi, grogne le monstre.

Il me faut quelques instants pour comprendre de quoi il parle. En serrant les dents, je m'assoie.

- Il faut… que je me soigne.

Je farfouille du bout des doigts les débris calcinés. A chaque mouvement, les douleurs de mon ventre et mes bras augmentent. Mon père avait quelques élixirs pour ce genre de problèmes… mais je suis incapable de me rappeler si je les ai récupérés à sa mort. Des mains rouges. Des pièces d'or qui roulent sur le sol… et des larmes sur mes joues. Je crois que j'ai jeté son corps dans une fosse et déposé quelques pierres dessus. Je sais que j'ai emporté sa dague évidemment… Mais le reste ?

Un petit objet dur roule entre mes doigts. Mes lèvres esquissent enfin un pâle sourire à la vue de la petite fiole rougeâtre. Ce ne sera pas aussi efficace qu'un élixir mythique, mais c'est mieux que rien.

- Encore longtemps ?

Je hoche la tête pour toute réponse, la gorge trop nouée pour parler. Il faut que j’arrache le bouchon avec mes dents, mais enfin j’arrive à boire une gorgée de la potion. En voulant verser quelques gouttes sur mon épaule, c’est la moitié de la bouteille qui tombe tant je tremble. J'étale le liquide avec maladresse sur mes chairs déchiquetées. Impossible par contre d’atteindre mes brûlures. Quant à mon ventre...

Fichue pour fichue, j’engloutis le reste du flacon.

Ma tête bourdonne. Je réalise après quelques minutes que c’est la voix du monstre, qui ne s’interrompt jamais.

- Quoi ?

J'ouvre les yeux que je ne me souviens pas avoir fermé et me retrouve nez à museau avec Lui.

- Trop lent.

- Je...

Une fois encore, la longue queue épineuse s’enroule autour de moi et me traîne. C'est un maigre soulagement de constater que cette fois, les pointes m’évitent. Mon sang suinte de plus belle des plaies.

- Attends. Attends !

Il s’immobilise aussitôt et s’enroule autour de moi, comme ces flammèches qu’on voit voltiger dans les feux de camp. Il gronde encore et s’il parle, je suis incapable de le comprendre. J'ai mal, j’ai chaud et froid et sommeil.

- Je...

Néant.

III

Lorsque je sors de ma torpeur, la nuit est tombée et un feu brûle à côté de moi. S'y dessine la silhouette du monstre, assis avec l’élégance d’un chat.

Je me redresse, repoussant les lambeaux de la cape que j’ai dû tirer sur moi dans mon inconscience. La douleur est toujours là dans tout mon buste, mais plus supportable. Et surtout, j’arrive enfin à bouger ma main droite.

Avec deux mains, je parviens à finir de déchirer ma cape et en presser des boudins sur les plaies de mon ventre. Mon bras droit ne saigne plus, et si l’elixir est si puissant que ça, il devrait cicatriser bientôt. Le gauche est tout cloqué et purulent, pourtant je n’ai plus l’impression de brûler de l’intérieur. Il faut que je trouve de l’eau, des herbes, mais impossible en pleine nuit.

- Gethrisj !

J’aurais presque pû l’oublier lui. En cet instant, j’ai la sensation de planer entre la vie et la mort. Alors, les menaces d’un dragon...

- Je ne comprends pas ce que tu dis, murmurè-je en m’allongeant.

Sans cesser d’appuyer les compresses sur mon ventre, je parviens à ramper vers le feu. Le monstre me regarde passer d’un air hautain.

- Nous va en ville.

- Je ne peux pas.

Grondement. Mes yeux se ferment tous seuls. Je suis épuisée.

- J’ai parlé.

- Je ne peux pas marcher. Demain.

Il rugit à mes oreilles et je me roule en boule, sanglotant de terreur.

- Demain, suppliè-je, m’attendant à sentir des crocs m’arracher la gorge.

J'entends ses pattes s’approcher de moi. Les crocs ne viennent pas. Ni les cris.

Seuls mes pleurs brisent le silence.

Pensées

Pourquoi je l'ai choisie ?

Parce qu'elle était faible. Brisée. Il me fallait une créature facilement manipulable et elle était fragile, l'âme presque morte. Qui de mieux que cette gamine aurait pû se mettre à mon service ?

Mais au fond, ce n'est pas la bonne question.

La vraie question c'est : pourquoi je l'ai gardée ?

IV

- On n’est pas au bon endroit.

La pluie accumulée sur les feuilles rougeoyantes s’écoule au ralenti. Le goutte à goutte rythme le silence, faisant écho au cliquetis de l’armure d’écailles du dragon. Qui s’avance vers moi, un pas après l’autre.

- Je t’ai laissé dix jours...

Le froid a engourdi mon épaule. Mon ventre en revanche me tire après avoir longtemps marché. Je calque ma respiration sur le rythme de l’eau, m’imprègne du calme de cette journée d’automne.

- Je ne pouvais pas marcher.

- Depuis trois jours tu pars, poursuit le monstre.

Lui aussi il est calme. Il se laisse couler au sol, provoquant à peine un bruissement dans les feuilles mortes. Sa queue frotte l’écorce de l’arbre dont il vient, cliquetant toujours. Je soupçonne que ce bruit incongru n’a d’autre but que de m’effrayer.

- Il faut du temps pour avoir des réponses.

- Pas le temps ! Tu as acheté des choses.

Je remonte un peu plus le col de ma cape contre moi, pour me protéger des gouttes à défaut de me protéger du monstre.

- Pour survivre.

- Ça ne m’intéresse pas, rugit-il.

- Personne ne parle à une mendiante. Je te l’ai déjà dit.

Les mâchoires claquent devant moi, et je ne peux retenir un pas en arrière. Le monstre et moi nous affrontons du regard. Tellement de colère en lui. Encore une fois, j’abandonne la première et baisse les yeux.

Pourtant, je dis la vérité. Quand mon corps a eu assez de force pour atteindre la petite bourgade désignée par le dragon, je n’ai réussi à tirer que des insultes des gens que j’ai croisé. Sale, blessée, dépenaillée... Les pauvres font peur apparemment, et personne ne leur vient en aide.

- Aujourd'hui ?

- Aujourd’hui ils m’ont parlé. On n’est pas au bon endroit.

Le dragon se détourne en grondant. D'un coup de patte, il coupe en deux un jeune noisetier. Le tronc s’effondre devant mes yeux atterrés.

- Explique !

- Il n’y a pas de bibliothèque ici.

Sans que je l’ai vu venir, le monstre a fait demi-tour et m’a bondit dessus. Je m’effondre sur les feuilles mortes aussi vite que le petit noisetier. Les pattes griffues me plaquent au sol, malmenant mon épaule finalement pas si engourdie que ça.

- Aïe, arrête, je gémis.

- Tu es *inutile*.

- Je fais de mon mieux, tu...

- Il y a d’autres munthrek.

- Je vais t’aider. Tu as promis de me libérer si je t’aidais, alors je le ferai.

- Tu ne fais rien !

- J'aurais pû m’enfuir...

Mes explications s’étranglent dans un couinement quand les crocs du dragon se posent sur ma gorge. Je ferme les yeux, persuadée que tout est fini.

Puis les crocs s’éloignent, et une langue baveuse me caresse l’oreille.

- Oui, essaye... Enfui-toi, ne reviens pas... Tu verras... Où que tu sois, je saurais toujours te retrouver, kosj munthrek pothoc.

Soudain, plus rien, et je prends une grande bouffée d’air en retrouvant la liberté de mes poumons. Mon agresseur s’est remis à faire les cent pas autour de moi. Des larmes que je n’ai pas senti poindre me troublent la vue et coulent sur mes joues. Je n’ai même pas la force de les chasser.

- Où est le bon endroit ? Interroge le dragon.

Je peine à trouver mon souffle.

- A... A La Capitale...

- Loin ?

- Quatre... non, six jours de marche.

- Tu as dit quatre, remarque-t-il méfiant.

- Six.

Six. C'est bien ce qu’il me faudra dans cet état si je ne veux pas me tuer en chemin.

- Six. Alors partons.

- Mais...

- Gethrisj ! Je décide. Marche.

Il saute dans un arbre, mettant un terme à notre discussion. Quoi que... Pour discuter, il faut que les deux membres aient leur mot à dire. Ce qui n’est pas mon cas.

Dans la poche de ma cape, il y a une deuxième fiole d’élixir, payée à prix d’or ces derniers jours. Je m’empresse d’en avaler une gorgée et avant que le monstre s’impatiente, je me relève et me met en route. La Capitale est vers le Sud. En d’autres temps, j’aurais été ravie d’enfin la découvrir. Mon seul souci aujourd’hui est de ne pas mortellement vexer mon agresseur au cours des quatre prochaines semaines. De ne pas mourir de froid. Ni d’infection. Ni de faim. Bientôt la neige recouvrira la Surface. J'espère que le dragon sera au moins capable de chasser pour moi.

V

La Capitale. C'est la première fois que j'y mets les pieds et elle est à la hauteur de sa réputation. Les rues de la ville grouillent de monde. Malgré la saison, les échoppes sont toutes ouvertes et les marchands appâtent les passants à grand renfort de cris. J'aimerais bien moi-aussi poser mes yeux sur ces étoffes multicolores, mais je n'ose pas me faufiler au milieu de ces gens parés d'armes éclatantes ou de bijoux. C'est aussi bien. Je n'ai pas le temps pour ça et Il me le ferait payer.

La bibliothèque est dans les plus hauts quartiers, près du Palais Draconique. Grimper là-bas chaque jour est une torture. La longue marche pour rejoindre la ville ne m'a pas aidé à cicatriser. J'ai l'impression de sentir mon ventre s'ouvrir à chaque pas et les gens me bousculent comme si j'étais insignifiante.

Je suis insignifiante.

On dit que la Reine Ithil organise un Bal ouvert à tous. C'est de dragonniers que regorge la cité. Rien que ça…

Ithil… Tu disais qu'elle était l'avenir d'Atsami. Il y a un an à peine, je ne comprenais pas pourquoi son nom était sur toutes les lèvres. Une reine dragon à des kilomètres de moi… Rendrait-elle les hivers moins froids ? Les proies plus faciles à chasser ? Ferait-elle pousser l'or dans les pommiers ? Et puis merde, quoi, la reine, un dragon ?

Tu m'expliquais qu'elle nous sauverait en fédérant Hommes et Dragons. En répandant son enchantement sur le pays. Que pour elle, les dragonniers naitraient plus fort que jamais. Qu'ils allaient se répandre et mettre fin au Chaos.

Le Chaos, il t'a tranché la gorge.

Merde ! Un gant métallique se referme sur mon épaule et m'écarte comme si j'étais un moineau. Sous chacun des doigts, c'est une lame qui écartèle ma chair encore fragile. Un gémissement de douleur filtre entre mes lèvres et des larmes entre mes paupières, tant et si bien que je n'ose dévisager l'importun. A quoi bon ? Il est déjà loin. Je pourrais maudire sa cruauté si seulement ce n'était pas de l'impolitesse enrobée de maladresse. Juste un homme pressé qui avance dans les rues. Juste un homme important qui bouscule une gamine dans ses pattes.

Oh, Agilmar… Tu parlais d'avenir et tu n'es plus dans le mien… Ton corps pourrit sous terre sans que la Reine n'en ait cure, et sous peu je pourrais te rejoindre, réduite en pâtée par un dragon impatient. Oh, papa… J'ai peur, j'ai peur, j'ai mal et mal et si peur…

Tu me manques tellement.

VI (en cours de rédaction)